Pedopolis Outreau 3 (Jour 5) Audition de Hélène Romano sur la mémoire traumatique

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Un être humain a un psychisme qui, grâce aux interactions extérieures, au fur et à mesure de sa vie, va construire une confiance en lui et en l’autre, qui va l’aider au cours de sa vie.

La mémoire du court terme est liée à la zone frontale du cerveau, tandis que la mémoire à long terme s’enregistre dans l’hypocampe. Quand on vit un stress, le cerveau se met en alerte, c’est l’amygdale, comme un signal d’alerte, qui concentre toute l’énergie.
Quand on est exposé à une situation extrêmement stressante et répétée, l’amygdale reste en état d’alerte et sécrète de l’adrénaline et du cortisone en trop grande quantité, entrainant une toxicité. Le cerveau va alors contrer cela en produisant d’autres hormones afin de neutraliser cette alarme, l’amygdale.

Quelqu’un qui a vécu un état de stress extrême, au niveau neurobiologique, ne peut pas donner un témoignage linéaire et chronologique très précis. En effet le traumatisme entraîne un processus neurologique que nous venons de décrire, c’est un état de dissociation (j’étais là, mais je n’arrive pas à décrire les choses précisément). Cela permet de comprendre pourquoi les témoignages des victimes semblent confus.
À chaque fois qu’on leur demande de parler, les victimes vont, de façon plus ou moins consciente, essayer de se protéger, de se dissocier à nouveau. Ces souvenirs post-traumatiques majeurs, sont insupportables pour les victimes. Ces troubles vont hypothéquer à vie ces enfants.

Pour des enfants maltraités par des personnes ayant une autorité, comme les parents, ces troubles auront d’autant plus d’impacts sur eux. On ne peut pas attendre de ces victimes qu’elles restituent les choses comme quelqu’un qui n’aurait pas de passé traumatique.
Les victimes qui peuvent parfois restituer verbalement leur agression, sont celles qui, au moment de l’agression, n’étaient pas dissociées. Lorsqu’il y a eu dissociation, les récits des victimes deviennent lacunaires. Quand un enfant est victime , il est considéré comme objet et non comme sujet. Tant que cet objet ne peut se considérer lui-même comme sujet, il sera écrasé par le poids de la honte et de la culpabilité. Les recherches sont aujourd’hui très claires à ce sujet : ils auront des flash, des souvenirs d’odeurs etc, mais ils n’auront pas de souvenirs chronologiques précis.

Comment expliquer qu’aujourd’hui en 2015, les victimes racontent des choses qu’elles n’avaient jamais dites auparavant ?

Hélène Romano explique que la mémoire traumatique peut, à certains moments, permettre de libérer une mémoire émotionnelle. Dans le temps, cette mémoire traumatique peut rester telle quelle, mais certains éléments de vie peuvent faire remonter cette émoire et réactiver le traumatisme. Les procès sont des moments de réactivation de ces souvenirs dissociés, et les personnes peuvent  alors verbaliser certaines choses.

Comment s’assurer qu’un souvenir n’est pas un souvenir reconstruit, comment faire la part des choses ?

L’aspect sensoriel associé au souvenir peut remonter. Lorsque l’on se remémore un souvenir « classique », il n’existe pas cette dimension sensorielle (goûts, odeurs, bruits…). C’est un élément très important permettant de distinguer les faux souvenirs des vrais mémoires traumatiques.
Il peut y avoir une fixation dans le vécu traumatique, par exemple dire qu’il n’y avait qu’un seul auteur même s’il y en a eu plusieurs, la victime se focalisant sur la personne qui lui a fait le plus peur. De la même manière, elle peut prendre l’agresseur femme pour un homme si celle-ci était très masculine.

Que peut-on dire de l’état psychique de ces enfants à l’époque de la cour d’assises à St-Omer ?

Une cour d’assises est très impressionnante, autant le lieu que le contexte. C’est un moment extrêmement éprouvant pour un enfant victime de proches car il existe chez eux un fort sentiment de culpabilité et de honte. Le fait de se mettre à nue participe à ce contexte de stress. Il peut aussi exister une crainte inconsciente face à des adultes. Le passage en cour d’assises est psychiquement très risqué pour l’enfant victime.

L’enfant peut se confier à un adulte de confiance, mais devant une cour d’assises il y a beaucoup d’interlocuteurs , cela n’a rien à voir avec un entretien dans un bureau face à un policier ou devant le juge d’instruction.
De plus, ils peuvent croiser le regard des personnes qu’ils mettent en cause, ce qui peut paralyser leur discours. Il faut  prendre en compte toutes ces choses là.

L’avocat d’Enfance Majuscule explique que sur les scanners, on voit dans les cerveaux des victimes des zones complètement anesthésiées, ce qui explique pourquoi il est très difficile de verbaliser les expériences traumatiques. Les enfants parlent simplement de flashs et d’images. La trace de la mémoire traumatique, ce sont ces flashs, et cela donne même une valeur d’authenticité au récit du vécu.

Quel est l’impact sur les enfants d’être traités de menteur ?
Cela arrange tout le monde, et permet d’oublier que les adultes peuvent mentir, eux aussi, mais un enfant ne ment pas avant l’âge de 6 ans. Par exemple lorsqu’il dit qu’une personne est très grande, alors que non, c’est sa peur qui induit le souvenir d’une taille démesurée. Cela n’est pas un mensonge délibéré.
Quand un enfant victime est traité de menteur, c’est une autre violence qu’on lui fait, on le tue psychologiquement. Cela peut entrainer de graves conséquences, beaucoup passent à l’acte et font des tentatives de suicide.

L’enfant victime peut développer des stratégies d’auto défense : il va détourner la réalité pour ne pas souffrir davantage. Ceci témoigne d’un processus d’emprise qui est à prendre en compte dans le récit de l’enfant.

Me Forster a demandé s’il était nécessaire d’avoir une formation pour l’écoute de l’enfant. Pour Hélène Romano, c’est indispensable d’être formé pour ne pas faire des interprétations subjectives. Un enfant de 3, 7 ou 12 ans n’aura pas les mêmes interactions. De plus, il existe d’autres langages que verbaux. Plus l’enfant est jeune, plus sa mémoire traumatique va s’exprimer par des maux et non des mots.

Le témoin rappelle également que la névrose post-traumatiques et le fait d’avoir été violé dans l’enfance est un facteur important concernant les troubles à la santé chez l’adulte.

La défense a attaqué Hélène Romano sur son passage télé au cours duquel elle aurait affirmé que le procès Outreau était une imposture judiciaire. Mme Romano a répondu que par cette déclaration, elle faisait remarquer que l’imposture est le fait de prétendre que les enfants sont des menteurs.
Je n’ai pas sacralisé la parole de l’enfant a répété H. Romano, mais il faut être bien formé pour la recueillir.
Sur l’attaque des avocats de la défense concernant sa qualité d’expert, Mme Romano a rappelé le rôle joué par Paul BenSoussan dans le procès d’Outreau de St Omer et de Paris, un psychiatre non spécialisé pour l’enfance, mais qui pourtant donne sa vérité concernant des enfants victimes.

Hélène Romano rappellera également devant la cour qu’elle est dans une dynamique de recherche car ce que l’on sait aujourd’hui au niveau psycho-traumatologique, n’était pas connu il y a encore dix ans.

Isa T.

Photo: Pedopolis

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