(Le Point) Aliénation parentale : la guerre est déclarée

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Un enfant peut-il accuser à tort un de ses parents d’abus, sous l’influence du second ? Les débats d’experts virent aujourd’hui à la bataille rangée.

Au fond, Bensussan est assez pratique : il nous sert à tous de paratonnerre », résume, en riant jaune, l’un de ses vieux amis, psychiatre comme lui. Il est vrai que Paul Bensussan, 64 ans, expert agréé par la Cour de cassation, est de ceux sur qui la foudre s’abat souvent. Ne fait-il pas partie des médecins qui ont estimé Kobili Traoré, l’assassin de Sarah Halimi, irresponsable de ses actes ? N’a-t-il pas osé relever une « propension à l’affabulation » chez « Julie », cette jeune femme qui accuse plusieurs pompiers de Paris de viols en réunion alors qu’elle était mineure ? C’est un autre sujet, cependant, qui l’a replacé il y a peu au cœur des polémiques : sa défense de l’« aliénation parentale », concept hautement controversé suivant lequel, à la faveur d’une séparation très conflictuelle, un enfant pourrait se détacher de l’un de ses parents – jusqu’à, et c’est cela surtout qui fait débat, l’accuser à tort d’abus sexuel.
Paul Bensussan a été l’un des premiers médecins, en France, à se pencher sur le sujet, comme sur la question des fausses allégations. Parce qu’il l’a travaillé, et employé dans certaines de ses expertises, il serait devenu selon ses détracteurs un « militant » du syndrome d’aliénation parentale (ou SAP), c’est-à-dire un militant de la « cause des pères » – voire un militant « anti-mère » tout court. Quatre associations de défense de victimes de viols et de violences ont déposé une requête contre lui début avril auprès du Conseil de l’ordre et du parquet de Versailles. Cela, après que son nom est apparu dans le dossier d’une certaine « Adèle », qui accuse son ex-conjoint d’abus sur leur fille et qui, déboutée de multiples actions en justice, a été condamnée à un an de prison ferme pour non-représentation d’enfant. L’affaire elle-même date de 2012, l’expertise de Paul Bensussan, de 2015, mais l’une et l’autre ont été tout récemment exhumées et médiatisées – avant une nouvelle audience en appel.

Un « complotisme d’un nouveau genre »
Ces attaques surviennent dans un contexte particulier : objet de débats houleux depuis ses origines, le SAP est fermement condamné par la Ciivise, la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles mise sur pied après l’affaire Duhamel. Selon la commission et son coprésident, le juge des enfants Édouard Durand, ce concept « pseudoscientifique » rendrait impossible d’être un parent protecteur et invisibiliserait l’inceste et le viol – il serait rien de moins qu’une arme au service d’un « système d’impunité des agresseurs ». Or cette position hérisse, elle aussi. En la matière, chacun s’envoie au visage son « militantisme » réel ou supposé et, à mots parfois couverts, certains spécialistes du domaine – magistrats, avocats, experts ou responsables associatifs – s’alarment des positions très radicales de la Ciivise et du juge Durand. « La protection de l’enfance étant la plus noble des causes, nous devons veiller à ce que jamais, fût-ce avec de vibrants accents, elle ne serve les fins d’un complotisme d’un nouveau genre », écrivent, de leur côté, Paul Bensussan et la pénaliste Marie Dosé dans une tribune parue début avril.
Ces reproches-là n’émeuvent guère Édouard Durand. La pseudo-objectivité de l’expert a tout d’une « bonne planque », estime-t-il : « Il n’existe pas de position neutre », face à de tels sujets. Sans doute n’est-ce pas faux. Force est tout de même de constater l’extrême violence qui entoure la question : « l’aliénation parentale » est de ces concepts qui déchaînent si bien les passions qu’ils font oublier la réalité même qu’ils sont supposés recouvrir.

Un personnage sulfureux
Son inventeur n’y est pas pour rien, sans doute. Le premier à avoir employé le terme – et le seul à l’avoir véritablement désigné comme un « syndrome » – est, dans les années 1980, le psychiatre américain Richard Gardner. Un personnage sulfureux, mort en 2003 après s’être lui-même lardé de coups de couteau et dont on cite abondamment – sans jamais cependant les sourcer – des propos nauséabonds en défense de l’inceste et de la pédophilie. Tant pis si d’autres médecins ont depuis travaillé le sujet, rappellent que l’aliénation parentale ne se cantonne pas aux allégations d’inceste ou, comme Paul Bensussan lui-même qui préfère aujourd’hui parler de « désaffection parentale », suggèrent d’autres vocables pour désigner de tels phénomènes. « On ne peut détacher un concept de son histoire et lui refaire tous les jours une virginité ! » proteste Édouard Durand.
« Pourquoi les cliniciens sont-ils si nombreux à s’y opposer ? Parce que le terme est utilisé aujourd’hui afin de ne pas prendre en compte les maltraitances, et cela par des experts qui n’ont aucune compétence spécifique en pédopsychiatrie, ni en recueil de la parole des enfants victimes », s’insurge le pédopsychiatre Maurice Berger, proche d’Édouard Durand et coprésident du REPPEA, le Réseau de professionnels pour la protection de l’enfance et de l’adolescent, qui a signé la requête contre le Dr Bensussan. Maurice Berger reconnaît pourtant que les cas « d’emprise » existent. Il cite l’exemple d’une enfant dont la mère accusait le père d’attouchements : « En entrant dans mon bureau, la petite fille trébuche et, pour se rattraper, pose la main sur la poitrine de l’éducatrice qui l’accompagnait. Sa mère me lance aussitôt : “Vous avez vu ? Elle a des gestes sexuels, c’est bien la preuve !”… et développe ensuite un discours tout à fait paranoïaque. » Il existe de véritables lavages de cerveau de l’enfant, qui visent à dénigrer l’autre parent ou qui peuvent être à l’origine d’accusations infondées. Mais ces cas sont très rares, représentent 1 à 6 % des allégations d’agression sexuelle, et sont le fait de parents qui présentent des troubles de la personnalité parfois difficiles à repérer. Le problème, c’est que certains experts voient de l’aliénation parentale absolument partout. »
Une accusation assez difficile à étayer. Comme il est difficile de s’orienter dans la jungle d’arguments et de contre-arguments produits de part et d’autre, parfois avec une pointe de mauvaise foi. À lui seul, ainsi, le débat autour du caractère scientifique ou non du concept pourrait occuper tout un tome : l’aliénation parentale a fait l’objet de violentes polémiques lors de la mise à jour du DSM-V et de la CIM-11, deux classifications internationales des maladies psychiatriques, avant d’en être exclue. Les adversaires du SAP affirment par ailleurs que le ministère de la Justice français interdit depuis 2018 son usage – quand la garde des Sceaux, en réponse à une question d’une sénatrice, n’avait fait alors que rappeler aux magistrats son caractère controversé et l’existence d’autres outils « pour faire face aux situations parfois réelles d’un parent qui tenterait d’éloigner progressivement l’enfant de l’autre parent »…
« Pourquoi a-t-on tant attendu ? »
« On n’a plus le droit à la nuance dans ces domaines, plus du tout », déplore Josiane Bigot, ancienne magistrate et présidente de l’association Themis, qui, en Alsace, défend l’accès au droit des enfants et des jeunes. La notion d’« aliénation parentale » lui plaît peu, pourtant. « Elle est apparue en droit de la famille, rappelle-t-elle, lorsque des mouvements de pères se sont constitués pour dénoncer une justice qui, selon eux, donnait systématiquement gain de cause aux mères et tenait pour véridique leur discours, au point de laisser les enfants sous leur seule influence. Je me méfie de concepts comme ceux-là, mais je m’oppose de même à ce qu’il y ait une présomption de véracité des mères qui dénoncent des abus. Il faut être extrêmement attentif à ce qui est dit, par chacun. Les experts sont désignés pour apporter des compléments d’éléments : leur rapport compte, mais seul le juge tranche… Et il est non seulement faux, mais aussi dangereux de laisser croire que les magistrats seraient indifférents au sort des enfants ! Si la justice est accablée de toutes parts, d’ailleurs, c’est sans doute qu’elle ne donne systématiquement raison à aucune des parties… »
L’ancienne magistrate ne minore rien des dysfonctionnements de la protection de l’enfance, de ses multiples failles. « On sait depuis longtemps ce qu’il faut réformer et comment il convient de recueillir la parole des victimes, lance-t-elle cependant. La convention de Lanzarote, signée en 2007 par les États membres de l’Europe, faisait déjà toutes les préconisations nécessaires ! Pourquoi a-t-on tant attendu pour prendre le problème à bras-le-corps ? Et pourquoi une nouvelle commission, alors que l’on attend un plan d’actions pour mieux accompagner les enfants, et que la prévention doit être mise en œuvre ?
L’« aliénation expertale »
« Chacun veut faire droit à la parole des victimes, ce qui est aussi légitime que pertinent. Or toute déclaration doit être attentivement écoutée, mais aussi évaluée. Un climat aussi passionnel n’est pas sain pour les professionnels, qui ont, eux, à aborder les situations dans leur singularité, à faire du cas par cas », analyse, de son côté, l’expert psychiatre Roland Coutanceau. « Il n’y a pas de statistique neutre dans ce domaine, ajoute-t-il, et les définitions de l’aliénation parentale sont multiples et parfois problématiques. Faisons donc plus simple : est-il possible que, dans un contexte de séparation conflictuelle, un parent, père ou mère, puisse influencer un enfant ? Évidemment ! Nous avons tous rencontré des enfants manipulés, il nous est à tous arrivé de douter face à des cas un peu flous… J’ai souvenir d’une petite fille qui était arrivée en clamant “Papa m’a mis un doigt dans le kiki !” avant même d’être entrée dans mon bureau, d’un garçon qui ne démentait pas les dires de sa mère mais s’était jeté dans les bras de son père en le voyant entrer dans le bureau… Nous avons, pour nous aider à démêler les situations, l’expérience clinique d’abus tout à fait avérés. »
Le psychiatre Daniel Zagury, expert tout aussi respecté, refuse de même les « positions idéologiques » et se méfie des « dadas ». Raison pour laquelle il exclut, sauf exception, de rendre des expertises privées, pour l’une ou l’autre des parties : « J’aurais peur, dit-il, de souffrir du syndrome d’aliénation expertale. » « Ce qui m’intéresse, moi, c’est d’avoir une compréhension psychodynamique de ce qui se joue dans telle famille en particulier. Le supposé “syndrome d’aliénation parentale” n’existe pas comme maladie. Ce qui existe, et ce qui m’intéresse, ce sont des expressions de la souffrance d’un enfant pris dans des enjeux parentaux singuliers. Je ne crois pas avoir jamais rencontré de mère insincère : il y a surtout des mères inquiètes, qui posent des questions et mettent en place une boucle d’autorenforcement où les enfants finissent par dire ce que l’on attend d’eux… » Daniel Zagury n’aime pas non plus les vogues, les modes, les lobbys de tous ordres – tout ce qui prétendrait l’empêcher d’arriver en expertise « dépourvu de tout préjugé, nu comme un ver ». « On finit par perdre tout bon sens, la systématicité est toujours une erreur. À une époque, la fausse accusation était devenue une arme atomique : les juges étaient tétanisés, demandaient immédiatement des rencontres avec le père en lieux médiatisés. Puis ils se sont aperçus qu’ils avaient pu être parfois trompés, et le mouvement un peu inverse s’est produit. »
Le spectre d’Outreau
Car il y a aussi, qui pèse sur ces questions, un certain air du temps, une sensibilité d’ensemble de la société. Après l’affaire Dutroux, relève Roland Coutanceau, bien des adultes légitimement secoués ont eu tendance à surinterpréter le comportement de jeunes enfants et à traquer partout – dans une tristesse, une colère, une tendance à la masturbation – les signes d’une possible agression sexuelle. « Nous avions, avec un collègue, reçu l’intégralité des affaires d’abus présumés dans un département donné ; dans 50 % des cas, les enfants n’avaient eux-mêmes rien dit, c’était l’entourage qui s’alarmait. » À l’inverse, certains acteurs de la protection de l’enfance dénoncent aujourd’hui les ravages d’Outreau. « Après le procès, on a vu une augmentation de 25 % des classements sans suite pour ce type d’affaire, affirme Maurice Berger. L’idée s’était installée que les enfants mentaient. » Or c’est Outreau aussi que ses détracteurs reprochent au Dr Bensussan : à la demande de la défense, il rend à l’époque une expertise pointant les failles du rapport établi par les psychologues Jean-Luc Viaux et Marie-Christine Gryson-Dejehansart sur les quatre enfants du couple de Myriam Badaoui et Thierry Delay.
Ce rapport ne lui est pas pardonné par certains, près de vingt ans plus tard : il figure aujourd’hui en bonne place dans la requête déposée contre lui. « Sa grande bataille a été de traiter les enfants d’Outreau de menteurs », s’enflamme Emmanuelle Piet, présidente du CFCV (Comité français contre le viol), association cosignataire du texte… et par ailleurs responsable de la permanence téléphonique de la Ciivise. « Il a été tout de même le meneur de cette attitude qui consiste à dire qu’il ne faut pas croire les enfants, poursuit-elle. À chaque fois qu’il intervient dans un dossier, c’est en militant de l’invalidation de leur parole. » Innocence en danger, également signataire de la requête, attaque avec aussi peu de précaution. « Les juges sont très perméables à ce que disent les experts, et notamment le Dr Bensussan », croit savoir sa présidente Homayra Sellier. « Nous recevons entre six cents et huit cents demandes d’intervention par an, les trois quarts au sujet de placements abusifs. On ne peut pas rester spectateur, face à cela : ceux qui ne comprennent pas l’urgence à agir sont des gens qui n’ont jamais eu face à eux des enfants victimes ou des mères désenfantées. Non, les enfants ne mentent pas, ils s’expriment simplement avec leurs mots d’enfants ! »
Dans une longue interview au Point, début avril, Paul Bensussan s’expliquait sur son travail. « Dire qu’un dévoilement est systématiquement vrai, c’est aussi simpliste que dogmatique – et l’inverse le serait tout autant, argue-t-il notamment. Le problème, c’est qu’il est impossible dans ces affaires d’apporter de la nuance sans donner l’impression d’adopter la position en miroir. Contredire quelqu’un qui assène qu’un “enfant ne peut pas inventer une agression”, que “la parole de l’enfant est sacrée”, que “les fausses allégations n’existent pas”, reviendrait à soutenir l’abuseur présumé… ou à nier la réalité de l’inceste. » Sur la requête elle-même, l’expert réserve ses réponses aux magistrats, et au conseil de l’ordre.

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